Transidentités: comment adapter l’offre de soins psychiatriques sans « psychiatriser »?

Publié le 23/04/2021

Interview Dr Guillaume de la Chapelle, médecin psychiatre coordonnateur au Centre Lyonnais de Psychiatrie Ambulatoire.

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La transidentité concerne les personnes dont l'identité de genre diffère de celle qui leur a été assignée à la naissance en fonction de leur sexe anatomique.

Selon une étude publiée l'an dernier, 22% des 18-30 ans se considèrent non binaires, ni totalement homme, ni totalement femme, et préfèrent voir le genre comme un spectre. Les transidentités, qui sont de plus en plus médiatisées et, de fait, visibles, suscitent encore la polémique. Elles sont questionnées, caricaturées, jugées, que ce soit dans le débat politique, le corps médical ou l’Education Nationale. Comment l’expliquez-vous ?

Je pense qu’il y aurait beaucoup à dire, beaucoup à mettre sur la table, pour tenter d’expliquer la violence en lien avec la visibilisation progressive des personnes trans – visibilisation qui, par ailleurs, est le préalable à l’acceptation.

Cependant, tout comme la transidentité existe depuis bien plus longtemps que ce qu’en pensent ceux qui voudraient la faire passer pour un phénomène de mode, la violence envers les personnes trans est elle aussi très ancienne. Et, si je me limite à parler de mon point de vue de psychiatre, elle s’est hélas particulièrement exprimée au sein de ma profession.

La façon d’appréhender les questions de sexualité et de genre a longtemps été préemptée par le référentiel psychanalytique, et tant que celui-ci a été dominant chez les psychiatres, disons pour rester mesuré que les conditions n’étaient pas vraiment réunies pour que les personnes trans puissent se sentir en sécurité suffisante dans un processus psychothérapique basé sur des théories qui, au final, réduisaient des situations humaines telles que l’homosexualité ou la transidentité à des perversions. Encore récemment, alors que l’on sait l’importance qu’attribue la psychanalyse au langage et encore plus à l’acte manqué ou au lapsus, une analyste attribuait cette trajectoire sociétale de visibilisation des transidentités à une « épidémie »…

Les temps où l’homosexualité était criminalisée et psychiatrisée ne sont pas si lointains. Il est d’ailleurs regrettable, mais pas anodin, qu’elle soit sortie du Code Pénal avant qu’elle ait disparu des manuels de classification. Concernant la transidentité, cette dépathologisation n’a « officiellement » débuté qu’en 2019, le transsexualisme ne figurant plus dans l’actuelle version de la Classification Internationale des Maladies (CIM-11). Et elle n’a pas encore de réelles conséquences sur le terrain, puisque la loi française reste très floue quant à l’encadrement des parcours de transition médicale, et que les psychiatres y interviennent quasi-systématiquement sous l’angle de l’évaluation.

Vous avez récemment élargi l’offre de soins du CLPA pour proposer un support et un soutien aux personnes trans victimes de transphobie, ou tout simplement exposées à une souffrance psychique. Comment ce nouveau programme de soins s’est-il mis en place ?

Avant tout, justement, pour sortir de cette problématique de l’évaluation. Qu’on le veuille ou non, elle instaure d’emblée un biais dans la prise en charge de patients en souffrance psychiatrique – ce qui n’est pas le cas de toutes les personnes trans ! En quelque sorte, tant que leur identité de genre est affichée comme un symptôme à évaluer voire à traiter, le risque est que des problématiques bien réelles soient occultées, ou leur prise en charge faussée. Il y a beaucoup d’évolutions positives sur ce sujet, et je suis assez optimiste pour la suite.

Mais il existe un tel décalage entre les besoins en soins psychiques des personnes trans et leur réticence à rencontrer un psy que je me suis dit que cela ne pouvait pas attendre. Notre hôpital de jour offre une gamme de soins complète, accessible à tous, notamment à ceux qui ne peuvent bénéficier d’un suivi psychologique en libéral. Et parmi les pathologies que nous prenons en charge, beaucoup sont sur-représentées chez les personnes trans, essentiellement du fait de la transphobie à laquelle elles sont confrontées. Dans le cadre d’un sondage réalisé avant la mise en place de notre programme de soins, plus de 75% des personnes interrogées disaient souffrir d’anxiété sociale ou d’état de stress post traumatique. Or, bien qu’étant identifiés sur le territoire lyonnais comme prenant en charge ces maladies, notre patientèle ne comprenait pratiquement aucune personne trans.

Le deuxième enseignement de ce sondage était qu’un des moyens pour surmonter les réticences à intégrer un parcours de soins « classique », et ainsi favoriser l’accès au soin des personnes trans présentant une souffrance psychologique et/ou une pathologie psychiatrique, était de pouvoir les accueillir au sein de groupes non mixtes. Une personne traumatisée ou victime de rejet en raison même de l’une des facettes de son identité s’y sentira en effet plus en sécurité et s’autorisera plus à aborder son vécu, déposer sa souffrance, sans peur de l’incompréhension ou de la retraumatisation. Cette non mixité est tout sauf une nouveauté en psychothérapie groupale, et au CLPA nous avons déjà des groupes spécifiques à destination, par exemple, des femmes ou des jeunes adultes.

Selon l’association Chrysalide, les professionnels de santé se retrouvent encore trop souvent démunis ou mal à l’aise face à un patient trans parce qu’ils ne connaissent pas, ou très peu ce qu’est la transidentité. Comment avez-vous anticipé cette situation ?

C’est avec le souci d’accueil de la personne trans, plus que celui d’être « à l’aise » en tant que professionnel avec la transidentité, que nous avons pris contact avec l’association Chrysalide avant même la mise en place du projet. Depuis plusieurs années, les membres de l’association font bénéficier aux professionnels pouvant accueillir des personnes trans d’une formation traitant de cette question. L’association a ainsi sensibilisé et accompagné notre équipe soignante parallèlement à notre réflexion autour du dispositif de soins que nous voulions proposer.

Grâce à cette formation, nous avons très vite compris qu’accueillir une personne trans, c’était accueillir l’individualité de son parcours de transition et respecter son autodétermination, hors de toute idée préconçue, de toute influence référentielle. Ne pas se faire rattraper par le souci constant de tout normer ou tout expliquer psychiatriquement.

Les idées préconçues et les appréhensions résultent essentiellement de la méconnaissance du sujet. Selon vous, comment pourrait-on faire avancer la situation ?

Pour notre part, c’est la rencontre avec l’association Chrysalide, basée sur l’auto-support et la diffusion d’informations, qui nous a permis d’accroître nos connaissances sur les transidentités. Au-delà de la formation classique, ses membres nous ont aidé à réaliser et à diffuser l’enquête visant à identifier les demandes et les besoins principaux des personnes trans.

Cette démarche illustre, je le crois, le meilleur chemin pour surmonter les obstacles que vous évoquez : partir de l’écoute des premiers concernés et adopter, face à l’Autre en tant qu’individu, une curiosité exempte des deux écueils qui, à mon sens, entravent toute démarche de soins, à savoir le fantasme et la normativité. Cette démarche n’est pas en tant que telle psychothérapique ni garante d’une compétence quelconque, mais elle devrait être un impératif pour tout thérapeute, et dans toute situation.
 


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