Covid & confinements : quelles conséquences sur la santé mentale des Français ?

Publié le 26/11/2020

Découvrez le vécu de patients en santé mentale à travers le regard de deux médecins psychiatres.

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Dr Marc-Henri Bandelier (MHB) est médecin psychiatre & psychanalyste à la Clinique Jouvence Nutrition à Messigny et Vantoux. Cet établissement de soin de suite et de réadaptation est spécialisé dans les troubles du comportements alimentaires. Il reçoit des patients en hospitalisation complète ou de jour.

Dr Guillaume de la Chapelle (GDLC) est médecin psychiatre au Centre Lyonnais de Psychiatrie Ambulatoire dans le 6e arrondissement de Lyon. Il a été notamment à l’initiative de la création et la mise en place d’un nouveau programme de soins pour répondre aux conséquences psychiques du COVID, lors du déconfinement.

Interview.


Le premier confinement a été un facteur de stress pour un grand nombre de la population générale. Qu’en était-il de vos patients qui souffraient de troubles psychologiques préalables au confinement ? 

MHB : Le premier confinement a été facteur de montées d'angoisse du fait du sentiment de solitude ou de la réactivation de conflits familiaux. Sentiments d'abandon du fait de l'arrêt de l'hôpital de jour, le téléphone ne remplaçant pas la relation humaine. Les pathologies ont en général été amplifiées : aggravation des addictions aux processus anorexique (perte de poids) et boulimique (prise de poids) ainsi qu'aux toxiques (alcool, drogues, écrans, ...).

GDLC : Mes patients ont eu des réactions paradoxales et parfois surprenantes dans l’immédiat, dans la mesure où ils se sont adaptés assez rapidement à cette situation exceptionnelle. J’y vois trois explications :

  • Beaucoup de patients anxieux ont vu du jour au lendemain une réduction importante du nombre de situations déclenchant ou alimentant leur anxiété : réduction des contacts sociaux, prise de distance avec le monde professionnel, moins d’occasions d’exposition à des facteurs anxiogènes comme la foule, les lieux clos, le bruit etc
  • Beaucoup de patients disaient déjà vivre une sorte de confinement et cela n’a pas bouleversé leurs habitudes ; certains ont été soulagés de vivre « au diapason » du reste de la société, sans sentiment de contrainte excessif, ni vécu d’injustice
  • Le confinement a été identifié comme une mesure nécessaire pour se protéger d’un danger dont on savait très peu de choses, il a donc été vécu globalement comme rassurant

Ceci étant dit au bout de 2 à 3 semaines les premiers symptômes de souffrance psychique avec le confinement sont (ré)apparus, principalement en raison de la solitude et de la raréfaction des activités et des liens interpersonnels. Cela s’est particulièrement ressenti au Centre Lyonnais de Psychiatrie Ambulatoire (CLPA) où nous avons interrompu nos suivis en présentiel dans leur immense majorité dès le début du premier confinement : dans les premières semaines nous avons maintenu un lien téléphonique régulier entre l’équipe infirmière et les patients, mais devant cette souffrance accrue nous avons mobilisé les psychologues et certains intervenants extérieurs pour proposer une prise en charge toujours à distance mais plus soutenue.

 

Selon une enquête de Santé publique France à travers un échantillon représentatif de 2 000 personnes sur la période de mars à août, les troubles psychologiques ont fait un bond. Selon cette enquête : « Lors de la première semaine du premier confinement, la dépression passe brutalement à 19,9% (contre environ 10% habituellement) avant de diminuer à la fin du confinement. Les troubles anxieux sont passés de 15% habituellement à 26,7%. Les troubles du sommeil se sont maintenus à un niveau plus élevé que d'habitude durant toute la durée du confinement et s'y sont maintenus après le déconfinement ».

Quel avait été votre constat sur vos patients lors du déconfinement au mois de juin ?

MHB : Suite au déconfinement, la reprise a été difficile car il fallait retisser un lien (cf le texte de Serge Tisseron dans Le Monde du 31/102002). Le lien inter-humain avec une présence réelle (échange de paroles, de regards, de mimiques, etc ...) est de première importance pour le maintien ou la réparation de la santé psychique. Ce retissage a nécessité beaucoup d'énergie de la part des soignants : à la Clinique Jouvence Nutrition, nous avons instauré une réunion hebdomadaire réservée aux IDE, lieu où il était possible de s'exprimer sans passer par la pathologie des patients.

GDLC : Chez nos patients je ne peux parler d’explosion des troubles anxieux et dépressifs. Mais il est certain que cette période d’incertitude qui se prolonge, et qui a abouti à un second confinement et à la perspective de plus en plus certaine de plusieurs vagues successives de contamination, a entraîné au minimum une amélioration plus lente des symptômes, voire une stagnation de l’état psychique, et ce malgré une reprise des soins dans un contexte plus normal.

Il faut dire que dans notre hôpital de jour nous restons très dépendants du contexte sanitaire : nous avons repris les soins en présentiel mais avec une capacité maximale par groupe réduite quasiment de moitié, distanciation physique oblige ; la progression thérapeutique individuelle dans les groupes est entravée par les absences régulières de patients touchés par la Covid, cas contacts ou simplement anxieux ; et, bien évidemment, cela a un impact sur l’état psychique des soignants !

 

Certains médias parlent d’une « troisième vague psychiatrique » pour décrire les conséquences du Covid sur la santé mentale de la population. Constatez-vous cette troisième vague ? Avez-vous vu apparaître de nouveaux patients indemnes de toute pathologie avant le confinement ?

GDLC : Nous commençons à voir arriver des patients en situation précarisée au niveau social, familial ou professionnel, mais il s’agit pour l’instant toujours d’une patientèle « classique » d’hôpital de jour, adressée par des médecins généralistes et psychiatres pour des pathologies bien connues et dont le facteur principal n’est pas la situation actuelle.

Cette situation doit nous interpeller, car il est évident que cette troisième vague est déjà présente, ou va survenir. On doit s’interroger sur la difficulté globale d’accès aux soins psychiques qui, si elle est ancienne et hélas trop bien connue, s’est majorée depuis mars. Où sont toutes ces personnes qui ont « décompensé » au moment du Covid ? Je pense aux personnes qui perdent leur emploi, aux étudiants qui se retrouvent confinés et avec presque aucun lien social en raison de la fermeture des facs, alors même que l’on sait que l’entrée dans l’âge adulte correspond à une période d’éclosion de la plupart des troubles psychiques…

Au CLPA nous menons une réflexion sur la possibilité d’un meilleur accès aux soins pour ces patients, mais là encore nous sommes tributaires de la situation sanitaire : la réduction du nombre de patients pouvant être présents dans les lieux a entraîné un ralentissement des nouvelles admissions. Fort heureusement nous déménageons très prochainement dans des locaux plus grands et pourrons reprendre un « rythme de croisière ».

MHB : En dehors du confinement, c'est la peur du Covid, sorte de monstre mystérieux des terreurs infantiles, qui remet en cause les sentiments d'intégrité psychique et d'identité. Elle réactive les fantasmes primitifs d'anéantissement (amplifiés par des médias cherchant le scoop ou des réseaux sociaux propageant des nouvelles alarmistes). Donc, une troisième vague psychiatrique est effectivement à prévoir.

 

Nous vivons un second confinement, dans une période d’incertitude mêlée à un certain nombre de craintes de la part de la population. Selon vous, quelles seront les conséquences psychologiques de ce second confinement sur vos patients ?

GDLC : Le second confinement est bien là et est vécu à peu près normalement. Le CLPA reste ouvert et tous les patients ont ressenti un énorme soulagement à cette annonce. Chacun s’est adapté, fait attention à lui et à ses proches et l’on constate un certain apaisement en surface. Mais la perspective d’un deuxième déconfinement qui ne pourra être que très différent du premier si l’on veut sortir de l’engrenage sanitaire actuel, les confronte à une certaine dysphorie, entre lassitude et appréhension.

En cela ils ne sont pas très différents du reste de la population. Leur abnégation et leurs efforts pour rester participants à leur soin et s’adapter aux multiples bouleversements successifs est même une leçon, quand on les compare à certaines réactions sociétales outrancières qui, elles, sont bien plus inquiétantes quant à l’impact psychique de cette crise sur des personnes exemptes de pathologies psychiatriques !

MHB : Le second confinement provoque des réactions ambivalentes : les mesures de précautions sont parfois vécues comme coercitives et donc rejetées. Le "monstre" ne serait plus le virus mais ceux qui luttent contre l'expansion de l'épidémie (ce qui permet de se dédouaner de ses propres imprudences). À la clinique Jouvence Nutrition, nous essayons de maintenir le lien humain réel par la poursuite des visites dans le cadre de l'hôpital de jour.

Il est vrai que notre mode de vie actuel qui tend à dénier la mort, tient peu compte du monde interne et de la souffrance psychique. L'idéalisation du monde virtuel ne risque-t-elle pas de nous déconnecter de la prise en compte de l'attachement, base de toute relation inter-humaine ? Il est impératif de tirer des enseignements de ces épreuves traversées et à traverser : ne pas négliger le postulat que l'humain a besoin du lien.... humain, de la naissance jusqu'à la mort.

 


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